« Vous êtes suffisant » est le genre de phrase qui semble guérir quelque chose. On la retrouve partout, sur les tasses à café, les bios Instagram, les couvertures de journaux intimes et les mantras des influenceurs. C’est l’évangile moderne (ou gnose). Et pourtant, elle ne tient jamais ses promesses.
Car peu importe le nombre de fois que nous la répétons, elle ne nous apporte pas un sentiment d’intégralité. Elle ne calme pas l’agitation intérieure, n’apaise pas l’angoisse nocturne et ne répare pas les blessures que nous portons. Au contraire, elle les intensifie. Elle nous impose un standard que nous ne pourrons jamais atteindre : la pression d’être complets en nous-mêmes. Et c’est une tâche impossible.
La raison est simple : nous n’avons jamais été censés être suffisants. Ce n’est pas un défaut de conception. C’est la conception.
L’être humain est créé de telle sorte que nous sommes incomplets par nous-mêmes. Nous ne sommes pas des créatures autonomes, nous sommes des créatures relationnelles. Être humain, c’est être lié à un réseau de dépendances, du premier au dernier souffle. Nous commençons dans le ventre d’un autre. Nous grandissons dans les bras des autres. Nous nous construisons grâce à nos liens, avec notre famille, notre conjoint, nos enfants et, surtout, avec Dieu.
La modernité déteste cette idée. La dépendance est traitée comme une pathologie. Avoir besoin de quelqu’un, surtout pour les femmes, est perçu comme régressif ou faible. On est censé être autonome, valorisant et autonome.
Mais à quel genre de vie cela mène-t-il réellement ?
Pour beaucoup de femmes, cela conduit à un désespoir existentiel superficiel. On leur a dit de rechercher l’indépendance comme le bien suprême, et pourtant, lorsqu’elles y parviennent, elles se retrouvent profondément seules. Elles ont le travail, la maison, les distinctions, et une douleur sourde et persistante qui ne semble enracinée dans rien de réel.
Ce n’est pas un accident. L’âme se fane dans l’isolement. Et lorsqu’on a dit aux femmes d’orienter leur vie vers elles-mêmes, elles ont perdu quelque chose de vital.
Ce n’est pas seulement un problème psychologique ou culturel. C’est théologique.
Le christianisme n’enseigne pas l’autosuffisance. Il enseigne la grâce. On ne se sauve pas en étant à la hauteur. On se sauve en admettant qu’on ne l’est pas. C’est tout le postulat de l’Évangile : l’homme ne peut se racheter. L’esprit moderne y voit une insulte. Le chrétien y voit une libération. Car lorsque l’on accepte enfin ne pas être à la hauteur, on est libre d’arrêter de performer, de lutter, de faire semblant, et de commencer à recevoir.
C’est particulièrement vrai dans la maternité. Aucune mère ayant veillé toute la nuit avec un bébé fiévreux, qui a traversé les épreuves du post-partum ou s’étant entièrement donnée à un enfant ne pourrait jamais se regarder dans le miroir et dire honnêtement : « Je suis suffisante. » Elle le sait. Le travail est trop immense. L’exigence trop constante. Aucune performance ne peut vous rendre à la hauteur de la tâche de former une âme.
Nos âmes n’ont pas été conçues pour être autonomes. Nous ne sommes pas de petits dieux, complets en nous-mêmes. Nous sommes des réceptacles. Et les réceptacles sont faits pour recevoir la vérité, l’amour, la grâce, la vie. Non pour les générer de l’intérieur. C’est la grande illusion de notre époque : croire que le moi est une source qui ne tarit jamais. Mais c’est le cas. Et quand c’est le cas, vous avez deux choix : faire comme si de rien n’était, ou retourner à la source.
La source, ce n’est pas vous. Cela ne l’a jamais été. La source, c’est Dieu. La source, c’est l’ordre divin qui vous a placé dans une famille, vous a donné une vocation, vous a enraciné dans un corps, dans le temps et dans l’histoire. Vous êtes fait pour appartenir à tout.
Et une fois que vous l’acceptez, le fardeau s’allège.
Vous n’êtes pas suffisant. Et Dieu merci. Car ce n’est qu’en cessant d’essayer d’être tout que vous pourrez enfin devenir ce pour quoi vous êtes fait.

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